Ascension Everest

Le moment Camp 3

Les différents camps

Pourquoi diable vous parler du camp 3 spécifiquement ? Qu’a donc ce camp de différent des autres camps d’altitude, les camps 1 et 2 ? Bien évidemment, n’étant pas encore allé au camp 4, je ne peux comparer.

Je vais vous parler du camp 3 car il s’est passé quelque chose de particulier. Pour y parvenir et une fois sur place.

Tout d’abord, que sont les camps d’altitude ? S’ils sont ainsi dénommés, c’est qu’ils ont des différences avec le camp de base.

En effet, ce dernier est bas, et est donc relié facilement avec le reste du pays : on y reçoit des marchandises par yacks, porteurs, hélicoptères. Alors que dans les camps d’altitude, seuls les porteurs humains peuvent y aller, donc ils sont plus spartiates. De plus, les réseaux de télécommunications inondent le camp de base alors que les camps d’altitude sont coupés du monde. Cela fait aussi une grande différence dans la vie sur place : en altitude, vous être isolés du monde et mangez moins bien avec moins de place. En parallèle, le froid, l’altitude, les sommets environnants viennent compléter l’immersion dans la montagne et vous séparent du reste.

Le camp 1 est un camp de transition, dans lequel vous ne restez pas. D’ailleurs, lors de l’ascension finale, on va directement au camp 2. C’est donc un camp qui sert quand on est encore fragile lors de l’acclimatation et que nous n’avons pas l’énergie pour aller directement au camp 2. Il n’y a que des tentes pour dormir, et pas de tente messe commune, donc pas de cuisine.

Le camp 2, se veut être le camp de base avancé en altitude. Sa structure est similaire au camp de base : il se compose de toilettes (bien que là il nous faut utiliser une poche plastique pour récupérer nos déjections), d’une tente messe où l’on mange et l’on se retrouve, une tente cuisine et des tentes de couchage 2 places. C’est donc un point d’appui solide où l’on peut rester. Une base de départ pour aller plus haut ou pour se reposer avant de redescendre tout en bas. Nous y sommes restés plusieurs jours pour nous acclimater à l’altitude et partir vers le camp 3.

Les camps 3 et 4 ne sont qu’en relais de repos précaires pour plusieurs heures pour aller à l’étape suivante lors de l’ascension finale. Le camp 3 pour aller au camp 4, et le camp 4 pour aller au sommet.

Mon expérience du camp 3

Les Objectifs

Mes objectifs étaient en rapport avec le comportement de mon système cardio vasculaire au manque d’oxygène. Bien sûr, le camp 3 qui est à une altitude de 7.050 m a des effets certainement différents du camp 4 et encore rien à voir avec au-delà dans « la zone de la mort ». Mais je ne saurai les effets de ces altitudes qu’une fois y être allé !

Donc objectif 1 : expérimenter ma vitesse de progression sans ox dans la pente raide du Lhotse qui mène au camp 4. Les autres membres de l’équipe avaient aussi cet objectif.

Objectif 2 : Savoir ce qui allait se passer pendant la nuit car c’est à ce moment que les choses peuvent se gâter. Les autres quant à eux devaient toucher du doigt le camp 3, et redescendre.

Oui, mais ça, c’était les objectifs. Que s’est-il passé en réalité ce 10 mai ?

L’approche du camp 3

Nota : Je vous laisse écouter mon podcast sur cette journée pour me concentrer sur l’essentiel.

Nous sommes partis tous ensemble du camp 2 pour le camp 3 à 8h45, par un soleil puissant et donc forte chaleur.

Christine certainement affaiblit par ses efforts antérieurs n’a pas pu suivre le groupe et a failli renoncer pour retenter seule cette ascension, la nuit suivante. Christophe est resté avec elle pour l’encourager avec Bernard notre guide. François et moi sommes restés collés au sherpa qui menait la cadence et Yves restant au milieu à son rythme. La pente était douce, jusqu’à la rimaye (crevasse particulière dans un glacier) où la pente forcissait pendant 100 mètres.

Arrivé à la fameuse rimaye, j’ai attendu 15 mn François et 45 mn Yves. Les autres n’apparaissaient pas dans le visuel. Où étaient-ils ?

Le sherpa relié par talkie nous apprend que les autres vont venir jusqu’à la Rimaye bien plus tard et feront demi-tour. Nous passons la rimaye à la fois le cœur serré devant la beauté mais aussi par le danger et la difficulté de franchissement de ce goulot où toute erreur se paierait cash.

Une fois ce point passé, l’ambiance est radicalement différente : une pente vertigineuse de neige et de glace sans fin nous fait face sans fin. Deux cordes filent dans cette verticale jusqu’à disparaître dans la surface rendue floue par le vent qui balaye une neige de surface.

Après 10 m, François et Yves font demi-tour avec leur sherpa pour rentrer au camp 2. En effet, le camp 3 est encore loin ! Cela m’assomme.

Mais il faut faire face et pas le temps de discuter, on s’accroche à la corde avec notre poignée antiretour Jumar et on pousse sur ses jambes et tire sur nos bras.

Je suis inséré dans une chenille humaine qui a son propre rythme. Devant moi, le sherpa qui ne se soucie guère de moi qui suit ceux qui sont devant lui, et juste derrière moi, à 50 cm, je sens la pression de ceux qui montent. La corde à laquelle je suis reliée s’arrête régulièrement et il faut se mettre à 4 pattes pour décrocher sa sécurité et sa poignée pour se reconnecter au tronçon suivant.

C’est sans fin. Je fais l’erreur de trop m’aider de mes bras en tirant sur la corde, mais arrive le moment où je n’ai plus de force dans les bras. Il ne faut se servir que de ses jambes, les bras pour l’équilibre et la sécurité si l’on tombe afin de ne pas dévaler la pente.

Le camp 3 est invisible, on avance sans repère autre que la fatigue qui gagne. Des parois verticales de glace s’invitent par moment pour vous casser encore d’avantage. Il est où ce putain de camp 3 ?

Et d’un seul coup, des tentes sont là, à 10m. C’est le camp 3 qui arrive par surprise. Il s’étale en longue dans la pente. J’espère que notre tente n’est pas tout en haut.

Nous avançons, épuisés dans la pente en laissant au gré de notre ascension les tentes qui ne sont pas les nôtres. Puis, d’un seul coup, une tente comme les autres, orange, contre la corde fixe qui nous montre le chemin qui grimpe vers les hauteurs, se déclare être la nôtre. Ça y est, 5h après notre départ du camp 2, après 3h52 de marche, nous y sommes !

La vie au camp 3

Nous ouvrons la tente et quelqu’un se trouve à l’intérieur. Le sherpa l’en chasse, et j’enlève mes crampons, le piolet et mes bâtons de mon sac à dos, et me glisse à l’intérieur. Enfin !

Le sol est de glace, avec des aspérités saillantes comme des pics pour vous rappeler que vous n’êtes pas le bienvenu. J’essaie avec mes pieds et poings de les aplanir pour qu’ils ne percent pas mon matelas autogonflant. J’arrive à peine à les arrondir. Tant pis, je n’ai plus de force. J’ouvre mon sac à dos et en sort mon matelas que je gonfle et me glisse dessus. Me voilà isolé du froid. Je déplie mon sac de couchage et me glisse dedans. Me voilà au chaud. Je ne veux plus bouger. Je ne peux plus bouger.

Dans la tente, il y a 2 bouteilles d’oxygène sur le côté. Je me rappelle que le chef des Sherpa m’a donné la veille un masque à oxygène au cas où, par sécurité. Je touche du doigt le danger qui rôde. Mais je vais bien, je ne me sens pas le besoin d’ox. Je suis seul dans la tente, j’entends le Sherpa derrière elle piocher de la glace pour fabriquer ensuite de l’eau avec les réchauds . Inspiré par ces instants, je partage le poème « Le chercheur d’eau » dans la page « Poèmes sur l’Everest »

Installé, j’espère que je n’aurai pas envie d’aller aux toilettes car l’emplacement de la tente se limite à sa surface, car elle est à flanc de montagne. Pour uriner, j’ai ma bouteille, donc je n’ai pas besoin de sortir.

En fait, il n’y a pas de vie au camp 3. Ou plutôt elle n’a qu’un sens : boire et manger, se reposer. Il n’y a aucun sens à sortir.

Devant la tente, le fil d’Ariane qui va vers le haut, celui qui nous a amené jusque-là. Et pendant l’après-midi et toute la nuit, des hommes passent, avec ou sans masque à oxygène, des ombres d’eux-mêmes. Je vois qu’ils ne vont pas plus vite que nous allions. Ils démarrent et s’arrêtent 1 mètre plus haut. Ces images montrent l’immense effort qu’il faut faire pour progresser.

Le Sherpa fait fondre la glace au moyen de 2 réchauds. Il a pris un masque à oxygène. Il faut des heures pour produire la quantité d’eau nécessaire pour ce soir, cette nuit, et demain matin. Ce bruit continu me rappelle mon exploration du Grand Nord sur la glace…

Après avoir avalé une soupe chinoise et m’être forcé à manger un plat lyophilisé poulet-riz pas très bon, je me couche. Je vais bien et n’éprouve pas le besoin de complément d’oxygène. C’est une bonne nouvelle. La meilleure de la journée.

Le Sherpa est contre moi, son masque à oxygène sur le visage. Le bruit de l’échappement de l’air et le basculement des soupapes à chaque respiration est assez discret. Mais il ronfle par-dessus les bruits des flux d’air. Quand il bouge, je le sens contre moi. Impossible de s’endormir dans ces conditions là.

De surcroit, le sol est en pente vers le bas. Petit à petit, mon matelas glisse sans fin ce qui fait que mon dos se retrouve directement sur la glace. J’essaie à plusieurs reprises de le remonter, mais c’est peine perdue. Je suis condamné à un demi-sommeil fragile.

Pendant ce temps, des ombres remontent le long de la corde vers le camp 4 et passent à ras la tente. J’entends leurs crampons qui crissent sur la glace et leurs frontales parfois extrêmement puissantes qui illuminent la tente…

La nuit fut une longue épreuve pour moi épuisé, qui a consisté à survivre en attendant le jour. 4h15 du matin, le Sherpa fait chauffer l’eau, 4h45, je me décide à avaler du thé. 5h, je sors de mon duvet et m’habille. 5h20, je sors de la tente, installe mon sac à dos, et partons en direction du camp 2.

En effet, j’abandonne mon idée de pousser un peu vers le camp 4 comme c’était prévu. Je me dis que maintenant je sais ce qui m’attend, et que tout effort à cette altitude se paiera par une destruction musculaire qui me manquera lors de l’assaut final. Enfin, peut-être que j’habille ma lâcheté d’aller plus loin avec de bonnes raisons ? C’est cela l’effet de l’altitude selon Christophe, qui pousse au renoncement. A moins que je sois tout simplement épuisé…

Le retour au camp 2 se fait à la vitesse de l’éclair en 50 mn. Puis, après 1h15 de pause, nous descendons pour le camp de base.

Je reste marqué par cette expérience et je l’avoue, à chaque fois que j’écoute l’enregistrement sonore que j’ai capté dans la tente, les larmes coulent sur mon visage..

11 réflexions au sujet de « Le moment Camp 3 »

  1. Pascal,
    C’est extraordinaire ce que tu a vécu sans ox et ce que tu continue à vivre. je te suit jour par jour. Très ému par ton podcast du 17, j’ai envie de te dire « continue tant que tu le peux mais arrêtes toi à temps, on t’attend ». Avec tout mon soutien par la pensée et ma tendresse amicale. Khalid

  2. Pascal on vient de lire et d’écouter ton podcast avec beaucoup d’émotion et d’admiration.
    on t’envoie d’énormes bisous et surtout un petit surplus d’énergie par nos pensées qui te permettra d’atteindre le sommet
    Véro & Eric

  3. Hello Pascal. Je viens de lire les news météo avec une bonne dose de neige attendue. J’espère que tes plans ne sont pas trop bouleversés. Plein plein de force et d’encouragements champion !

  4. Que dire et que penser face à un sportif de haut niveau comme toi avec une telle résilience mentale.
    La force du silence.

  5. Quand on connaît ton dynamisme et ta volonté SAP’S et que l’on entend le rythme essoufflé de ta voix, alors on se dit que , putain, cela doit être proche de l’enfer….Tiens bon et gére ton potentiel, il n’y a pas de faux mérite a decescendre de 7100m. Ces craquements des crampons et le frottements sur la corde doivent pouvoir raisonner pour réchauffer le fer sur ton enclume. Tiens bon.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *